mercredi 12 septembre 2012

Brouillon de Culture


Ayant raté notre train de nuit (enfin, disons que Samia ne l’a pas senti) pour gagner Gokarna (c’est vrai que c’était tout pourri), nous avons finalement décidé (non mais sérieux, c’était violemment pourri) de rester quelques jours de plus à Kochi (en fait, on se serait cru dans un train de déportation), afin de profiter des attraits de cette cité pour le moins surprenante (la Sleeper Class, c’est vraiment de la merde). Sage décision.






En effet, Fort Cochin abrite dans ses murs le Kathakali Centre, un mignon petit théâtre en bois proposant une foultitude de spectacles et de classes en tous genres. A commencer par le Kathakali, art théâtral mimé s’apparentant au Nô japonais, saupoudré d’une touche baroque et obéissant à une codification d’une complexité étourdissante. Nous avons adoré, et avons assisté à deux représentations (différentes) reprenant des extraits du Mahabharata, l’une des grandes épopées légendaires de l’Inde. Tout d’abord, on assiste à la séance de maquillage des comédiens, qui frottent des pierres colorées dans de l’huile de coco pour obtenir les pigments nécessaires, et se glissent des graines de bétel sous les paupières pour avoir les yeux rouges. Ensuite, l’un des acteurs fait une démonstration des mimiques faciales, tout à la fois fines et caricaturales, et de la gestuelle, véritable langage des signes à la précision confondante, très significative et symbolique. Enfin, on assiste aux scènes jouées (les rôles de femmes étant tenus par des hommes) accompagnées de deux percussionnistes et dont les dialogues sont chantés par le narrateur. Il faut savoir que les costumes, très colorés, demandent des heures de préparation, et que l’apprentissage des acteurs exige une quinzaine d’années de pratique… Le spectacle était magnifique. J’ai même été ému aux larmes face à une scène particulièrement dramatique, chose qui ne m’était pas arrivée depuis fort longtemps.









Nous avons pu également apprécier une démonstration de Kalarippayat, art martial et thérapeutique (les massages et le yoga en font partie intégrante), ancêtre de nombreuses autres disciplines martiales ou artistiques. Il aurait pénétré en Chine en même temps que le Bouddhisme, avec le célèbre moine combattant Bodhidarma, pour revenir ensuite dans son pays d’origine, l’Inde. Mélange de danse, de combat à mains nus, d’acrobaties et d’affrontements armés de bâtons, de couteaux, ou d’épées souples à lames multiples, le Kalarippayat repose également sur les connaissances de  médecine ayurvédique. En effet, ils utilisent les marmas, ou nœuds vitaux, tant pour les combats que pour les soins, que doit pouvoir pratiquer tout bon maître qui se respecte. Le rendu est pour le moins impressionnant, les combattants déployant une énergie sauvage dans la portée de leurs coups, ou dans le maniement des différentes armes.  Ça donne envie de s’y mettre. J’ai d’ailleurs eu  droit en exclusivité (nous n'étions que deux spectateurs) à un petit cours de self défense à la fin du show ! Hé hé, tu trembles Néron, et sens ta chute proche !





Enfin, nous avons vu deux concerts de musique carnatique. Comme chacun le sait, c’est un style traditionnel typique de l’Inde du sud qui s’appuie sur les qualités d’improvisation de ses artistes, mais obéissant à des codes très stricts établis il y a plus de vingt siècles (ouais, j’me la pète, et alors ?) Encore plus technique : le système musical indien est basé sur deux composantes principales : le râga, au thème mélodique, et le tala, au thème rythmique. Ainsi, le développement du râga, après une première partie de découverte et d’exposition du mode, lente et méditative (alap), se fera ensuite suivant des cycles rythmiques de plus en plus rapides, qui aident à structurer l’improvisation, jusqu’à atteindre en fin de morceau le paroxysme de l’émotion voulue. Les talas les plus courants sont ceux de 16, 10, 8, 7 et 6 temps. Les percussionnistes et le soliste improvisent de part et d’autre, et se retrouvent ensemble sur le sam, premier temps du cycle. A la première écoute, il est vrai que nos oreilles  européennes ont du mal à cerner le moindre schéma dans ce joyeux bordel, mais on s’y fait petit à petit.

Le premier concert réunissait un violoniste (manche vers le bas), un joueur de mridangam, percussion double à un seul fût de bois, et un ghatam, petit tambourin dont le son évoque les gan-gans africains. Magistral ! Les musiciens, tous virtuoses, se lançaient des petits défis, sous forme de questions-réponses, et prenaient un plaisir évident à communier de la sorte. Le deuxième concert, un peu moins bon mais tout aussi impressionnant de technique, alliait les douces mélopées métalliques du sitar au tricotage vertigineux des tablas. A la fin, apprenant que nous étions chanteurs, ils nous ont gentiment proposé de pousser la chansonnette. Entre  Camille et Le Livre de la Jungle, ils ont du se poser pas mal de questions sur la musique occidentale!


Trop sombre pour des photos, mais bientôt des vidéos

Tous ces artistes viennent au centre à la demande du maître de cérémonie, Sujeen, sorte de Monsieur Loyal kéralais au sourire doux, qui depuis quinze ans présente quotidiennement ses protégés et chante de tout son cœur lors des spectacles de Kathakali. Une crème. Et un chanteur hors pair également. Samia est allé prendre un cours avec lui et en est ressortie ressourcée et émerveillée. Amis voyageurs, vous savez où vous rendre maintenant !


Samia et son nouveau Guru, Sujeen

Pour finir, ce court séjour culturel nous aura aussi permis de rencontrer quelques baroudeurs sympas, tels que Thomas, jeune lyonnais installé à la Réunion, saltimbanque confirmé et apprenti percussionniste local ; Imen, petite marocaine un peu paumée mais avide de découvrir le monde, Caro de Toulouse, Hanne et Heleen les belges flamandes… Sans parler de « Bob », le serveur indien qui se voudrait rasta, qui chante du Manu Chao et qui appelle ses clients français « Biloute ». Avec la complicité de Thomas, nous nous sommes même laissés aller à improviser de petits spectacles de rues dans un parc de la ville, rassemblant des dizaines de badauds effarés et hilares de voir des touristes faire l’attraction chez eux. C’est qu’ils en redemanderaient !









dimanche 9 septembre 2012

Le Kérala


Jusqu’à présent, et en dehors du cas très spécifique d’Hampi, le Kérala est ce que nous avons vu de mieux en Inde. C’est simple, une fois passée la chaîne montagneuse qui sépare cette région du Tamil Nadu, les paysages, la faune, la flore et même les gens changent radicalement. Peut-être est-ce seulement un effet de la mousson, encore très présente à l’ouest du pays (elle devrait être finie, mais les dérèglements climatiques n’ont pas de frontières), tout paraît plus humide, et donc verdoyant, hormis le ciel, qui demeure gris.


Kumily se situe sur un plateau à mille mètres d’altitude, vallonné de centaines de collines et recouvert d’une jungle luxuriante. Nous nous y sommes arrêtés pour éviter (encore une fois) un trajet trop long, et je dois avouer que nous n’avons pas été déçus. C’est ici que se trouve l’entrée de la réserve naturelle de Periyar, réputée pour ses nombreuses activités. On peut effectivement choisir entre faire du trekking, des balades à dos d’éléphants, des safaris en jeep, et même du rafting ! Malheureusement, du fait de cette renommée, les tarifs connaissent des poussées de fièvre injustifiées, et la moindre rando coûte au moins un bras (du moins dans le cadre de notre budget limité).


Qu’à cela ne tienne, nous sommes tout de même partis en excursion, comme des grands et sans chaperon, dans la forêt qui nous tendait ses bras. Bon, on aurait pu mieux se préparer pour le coup, et ce n’était pas du tout rassurant. Avançant prudemment sur des chemins boueux, mille bruits nous assaillaient de toutes parts, sans que nous puissions en déterminer la provenance. Nous vîmes même à un moment bouger violemment un arbre gigantesque, et entendîmes des sortes de grognements puissants et caverneux. J’essayai de rassurer Samia, morte de peur, en lui disant que ce devait être un gros singe en train de s’amuser, mais nous apprîmes plus tard qu’il y a des ours dans cette satanée forêt ! Nous ne saurons jamais ce que c’était, mais je n’ai jamais entendu de singe produire de tels sons… Un kilomètre plus loin, nous eûmes le plaisir de voir deux énormes antilopes (genre hypotras, mais de la taille de chevaux de courses), jaillir des fourrés devant nous, bramer un cri sec de défi et détaler hors de notre vue. C’était exaltant. Le hic de cette balade, qui a fini de mortifier madame, fut la présence de petites sangsues sur le chemin, qui s’accrochaient aux paquets de boue que nous soulevions avec nos chaussures, et qui les remontaient tranquillement jusqu’à nos chevilles pour se gorger de notre sang. Très difficiles à enlever, ces bestioles !




La route de Kumily à Allepey est un véritable enchantement. Surtout que nous l'avons faite en compagnie d'un indien super sympa, Rajeesh, qui bosse avec des éléphants et nous a donné de précieuses informations durant tout le trajet. Le Kérala étant le plus grand producteur d’épices du pays, des centaines d’hectares de plantations recouvrent les collines avoisinantes. On y trouve de tout. Du thé principalement, mais également du café, du cacao, de la cardamone, du poivre, du cumin, du gingembre, et j’en passe… C’est un spectacle grandiose que d’évoluer au milieu de ces cultures, qui s’étendent à perte de vue. Puis c’est la descente. Vertigineuse. La route quitte le plateau, et s’engage à flanc de montagne dans une vallée abrupte, où coulent des myriades de cascades argentées (surtout après la pluie), et où les habitations s’accrochent désespérément aux parois, mais semblent tout de même vouées à se casser la gueule un kilomètre plus bas. Ici, point d’épices, mais une culture intensive d’hévéas. D’énormes raffineries de caoutchouc jalonnent la forêt rectiligne, tapissée de sacs plastiques destinés à recueillir la précieuse sève blanche.






Une fois sur la plaine, changement radical. On sort de la forêt pour arriver directement sur les backwaters, et les nombreuses rizières qui les entourent. Mais que sont ces fameux backwaters ? Ce sont en fait de vastes lagunes creusées par les courants, et dont les sables bouchent les estuaires des fleuves et des rivières. Des canaux artificiels relient entre elles ces lagunes, formant un immense réseau de voies aquatiques navigables et de lacs. C’est somptueux. Quelques routes balafrent ce paysage hallucinant, mais au final, ce sont les bateaux qui priment, de toutes les tailles et pour tous les goûts.






Surnommée « la petite Venise Indienne » (titre un tantinet usurpé d’ailleurs) Alleppey est une station balnéaire où il fait bon vivre. Certes, elle serait bien plus agréable si les canaux qui la traversent étaient aménagés en promenade, ou tout simplement nettoyés régulièrement, mais bon, on ne va pas se plaindre ; le cadre est délicieux. La particularité de cette petite ville, hormis de posséder quelques plages tout à fait charmantes, réside dans le fait qu’elle sert de point de départ aux nombreuses croisières dans les backwaters. Il s’y déroule également tous les ans une course de bateaux, le « Nehru Trophy Boat Race », que nous avons loupé apparemment à deux jours près… Dommage !








Nous ne nous sommes pas démontés pour autant, et à partir de notre sympathique guest-house, la Palmy Residency, nous sommes partis explorer les alentours. Refusant catégoriquement de passer une nuit dans l’un des fameux « house-boats » (pourtant fort alléchants mais décidément trop chers et extrêmement polluants pour cet environnement fragile), nous avons tout de même effectué une superbe balade en bateau, naviguant de lagunes en canaux et admirant des paysages à couper le souffle. Nous avons également marché toute une après-midi, remontant la côte et traversant de jolis petits villages fleuris de pêcheurs et quelques criques sauvages. C’était splendide. Et j'ai pu jouer au frisbee avec des gamins... Si nous devions conseiller une destination de vacances en Inde, ce serait sans aucun doute Allepey et ses environs.








Enfin, nous voici à Kochi. Composée de trois presqu’îles et de multiples petites îles, elle demeure une grosse cité industrielle, mais a su garder un certain charme, notamment à l’ouest, sur la presqu’île de Fort Cochin. La diversité des styles et des architectures témoigne d’une cohabitation de plusieurs siècles entre hindous, chrétiens, juifs et musulmans. En effet, tout d’abord port de pêche on ne peut plus traditionnel, Kochi se vit tour à tour devenir escale de l’armada chinoise, comptoir commercial arabe, puis portugais (grâce à Vasco de Gama, qui y mourut de la malaria en 1524), avant que ces derniers se fassent expulser par les hollandais, qui finalement la cédèrent aux anglais ! Saint François Xavier y implanta même une mission. Fascinant, n’est-ce pas ? On y trouve également une communauté juive sur le déclin, mais disposant d’une belle synagogue… sans rabbin. Donc, en gros, on peut dire que c’est joli, mais que c’est sacrément le bordel ici. Mais cela nous aura au moins permis de rencontrer Claudette et Andy, un couple de jeunes anglais forts sympathiques, grands amateurs de bons vins et de fromages. Comme quoi... 




L'un des fameux Chinese Nets
Prochaine étape : Gokarna. En train finalement, car l'avion en Inde, c'est pour les femmelettes, et que nous, on est des super warriors de la mort qui tue que rien n'effraie! Sauf Samia, qui a peur des ours, des tigres, des araignées et des petits insectes... Pfff, n'importe quoi!